Last Chance

Prologue

L'atmosphère était chargée d'odeurs nauséabondes de sueurs, d'urines et d'aliments. Les ornières sur la petite route étroite de montagne secouaient le bus dans tous les sens, et la vision du précipice, en contrebas, offrait une perspective des plus effroyables. Lindsey et Dan avaient décidé de rentrer plus tôt de leur périple en Indonésie, car, suite à une visite dans un dispensaire de fortune, en raison d'une grosse fatigue et de quelques douleurs abdominales, les médecins avaient constaté qu'elle était enceinte de plusieurs mois déjà, et qu'elle avait absolument besoin de repos. La découverte fortuite de cette grossesse, passée jusque-là inaperçue, les comblait de joie, mais Dan ne cachait pas son inquiétude. Ils avaient entamé ce voyage en se contentant d'un confort des plus spartiates et il se sentait fautif à l'idée que ces conditions précaires aient pu nuire à l'état de Lindsey.

Ce petit bus typique du pays était surchargé de passagers, rendant ce transport encore plus difficile. De nombreuses femmes allaitaient leurs bébés debout, coincées contre les fenêtres, pendant que de vieux fermiers dormaient d'un œil, des volailles en cage à leurs pieds. Par ailleurs, la conduite dans ce pays relevait d'une performance éprouvante, car le Code de la route ne semblait exister que pour les touristes, les natifs restants prioritaires quoiqu'il arrive. Tandis que Lindsey luttait pour contenir la nausée qui montait et lui donnait des sueurs froides, un coup de klaxon retentit, répercutant son écho contre les parois de la falaise. Dan et la jeune femme eurent juste le temps de distinguer qu'un camion s'était renversé en travers de la route à la sortie d'un virage. Le chauffeur du bus n'eut pas l'occasion de freiner et fit une embardée dans un fracas assourdissant, les vitres éclatant sous le choc, puis plus rien...

De longues minutes s'égrenèrent avant que Lindsey ne perçoive lointainement quelques voix agitées. Coincée dans un chaos de corps et de bagages, elle sentit de violentes douleurs la poignarder dans ses chairs déjà meurtries. Sa vue se brouillait sous le flot de sang qui coulait de sa blessure à la tête. Où était Dan ? À nouveau le trou noir. Elle reprit connaissance à cause de l'odeur de gasoil qui se répandait au sol. Le liquide menaçait à tout moment de faire exploser le véhicule.

- Dan... Réponds-moi...

De violentes douleurs lui arrachaient des hurlements. Elle cherchait, désemparée, son fiancé, qui quelques secondes plus tôt était assis à ses côtés. Était-il sorti trouver de l'aide ? Non, il ne l'aurait pas abandonnée là, dans son état...

- Au secours, Dan, mon Dieu, réponds-moi...

Encore le trou noir, puis des voix de plus en plus proches, le poids sur son corps, s'allégeant enfin, mais toujours cette puanteur de gasoil, de sueurs et... de sang.

Sans aucune précaution, elle fut extraite du bus qui gisait, les roues tournées vers le ciel, dans un fouillis de branchages et de boue.

- Dan, où est Dan ? S'il vous plaît, sauvez-le...

Déjà, elle était hissée par une chaîne de villageois jusqu'au bord de la route, plus haut, quand soudain une déflagration projeta à terre les hommes venus aider. Le véhicule avait explosé, dispersant ses débris métalliques et des morceaux de corps déchiquetés sur plusieurs mètres aux alentours. Elle hurla de désespoir et de douleur, regarda en contrebas par-dessus l'épaule de l'individu qui la portait et tomba dans le coma...

Chapitre 1

La pluie battait le sol dans une moiteur malsaine. L'air lourd de cette fin d'août, chargé des odeurs urbaines de la ville crépitante de frénésie rajoutait à l'ambiance feutrée de cette fin de journée. Les lumières des réverbères répandaient leurs halos tout le long des parkings de l'aéroport. Le vent distillant de rares senteurs fleuries qui peinaient à couvrir les effluves de bitume.

En sortant du taxi, Lindsey n'avait qu'une idée en tête. Partir... Partir loin, sans se retourner, tenter de se reconstruire, hors de tout préjugé, de toute critique qui lui rappellerait inlassablement que sa vie avait volé en éclats deux ans auparavant, et qu'elle n'était plus, ne serait jamais plus... Ses sentiments, elle n'aurait su les décrire, en ce soir d'été. De la colère, de la peur et une profonde tristesse qui se répandaient jusqu'au plus profond de son être depuis de longs mois maintenant. Son cœur, serait-il plus léger ailleurs, qu'ici ? Elle ne pouvait le dire à cet instant, mais c'est ce qu'elle souhaitait plus que tout.

Elle prit ses bagages et avança vers le terminal B, ses pieds essayant de survoler les flaques d'eau. Les larmes du ciel ruisselaient le long de ses longs cheveux couleur noisette, réduisant à néant le semblant de coiffure qu'elle avait tenté de faire. Son tee-shirt, qui lui collait à la peau, laissait percevoir la courbure de sa poitrine menue et son jean lourd pesait sur ses fines hanches. Malgré son mètre soixante-dix, tout à fait respectable, elle paraissait bien petite et fragile sous le poids de ses valises. Ses grands yeux bleus scrutèrent fiévreusement les panneaux d'affichage, à la recherche de son vol. Elle ne devait surtout pas le rater.

Soudain, une voix féminine se répandit dans toute l'aérogare, diffusée par les haut-parleurs :

- Mesdames et Messieurs, les passagers du vol SF02576 sont priés de se rendre au Hall C, merci. Ladies and Gentlemen, passengers of flight SF02576 are requested to go to Hall C, thank you.

Un silence s'abattit et tous se bousculèrent. Lindsey attrapa son passeport et son billet dans son sac. Elle tomba au passage sur son paquet de cigarettes qu'elle avait la fâcheuse tendance de triturer bien trop souvent et de vider en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Mais aujourd'hui, l'heure était au changement. Elle le froissa d'une main sûre et le jeta dans une poubelle. Continuant de faire tourner fiévreusement son briquet entre ses doigts, par habitude, elle s'approcha enfin du comptoir d'embarquement, où une charmante hôtesse lui sourit :

- Bonjour, puis-je avoir votre billet et votre passeport, s'il vous plaît ?

- Oui, bien sûr, répondit Lindsey.

- Veuillez déposer vos bagages sur le tapis, renchérit l'employée de la compagnie.

La ravissante jeune femme tirée à quatre épingles colla les étiquettes, les référençant en cas de perte, avant de les laisser s'engouffrer par le portique, direction la soute.

- Nous vous souhaitons un agréable séjour Madame Leroy, ajouta-t-elle dans son tailleur aux couleurs de la compagnie et en lui tendant son ticket d'embarquement.

Avec un timide sourire, Lindsey prit le précieux sésame dans ses mains, regarda ses bagages s'éloigner et se dirigea vers la porte mentionnée sur le billet. La queue qui se formait déjà devant elle, lui indiqua que les contrôles de sécurité étaient saturés. Un grand gaillard à la mine taciturne faisait barrage aux voyageurs les plus pressés et scrutait avec méfiance toute nouvelle personne se présentant face à lui.

Le téléphone de Lindsey émit une sonnerie pop rock qui la fit sursauter, attirant dans le même temps l'attention de nombreux passagers. En voyant le nom s'afficher sur l'écran de son smartphone, elle décrocha immédiatement :

- Trévor, comment allez-vous ? demanda-t-elle enjouée.

- Alors Lindsey, ça y est, vous nous quittez ? l'interrogea-t-il en retour avec un petit rire cynique qui n'échappa pas à la jeune femme.

- Nous en avons parlé plusieurs fois, Trévor, vous savez que c'est la seule solution et que je ne reviendrais pas en arrière !

Trévor Storm était le rédacteur en chef attitré de Lindsey, depuis maintenant cinq ans. Cet homme de soixante ans, à la silhouette enrobée et la chevelure grisonnante, était particulièrement respecté dans le monde très fermé de l'édition. Il avait engagé la jeune femme, alors qu'elle n'avait que vingt-quatre ans, tout juste diplômée de la prestigieuse École Supérieure de journalisme à Paris, mais déjà si perspicace et subtile dans ses articles de presse. Elle avait évolué avec aisance, gravissant les échelons avec assurance, se voyant donner des responsabilités et prenant des initiatives qui plaisaient à coup sûr. Son domaine de prédilection, le voyage. Elle s'était même vu décerner un prix élogieux de la presse pour ses articles et photos sur la Mongolie. Puis, il y avait eu la brisure. Lindsey avait survécu, certes, mais elle n'était plus la même et ne le serait plus jamais, d'ailleurs. Le coma, le deuil, la convalescence, la dépression, Trévor l'avait accompagnée dans toutes ces étapes, plus comme un père que comme un patron, lui apportant un soutien indéfectible, là où ses propres parents avaient failli à leurs devoirs. Aussi, au moment où elle avait manifesté le souhait de reprendre enfin le travail, il l'avait encouragée, avec toute la bienveillance d'un homme qui n'avait pas eu d'enfants, mais qui savait pourtant exprimer une affection très paternelle. Lorsqu'elle ne retrouva plus la ferveur pour rédiger ses célèbres articles, il ne la blâma pas non plus, car son équilibre psychologique était encore fragile. Et quand après un long cheminement personnel, elle choisit de ne plus écrire, mais de se tourner uniquement vers la photo, qui était une seconde passion pour la jeune femme, il la soutint avec force, lui prouvant une fois de plus qu'il croyait en elle.

Ainsi, Lindsey avait-elle décidé de partir, après avoir signé un contrat pour un reportage d'au moins six mois de photographies sur la côte ouest des États-Unis. Il n'avait pas sourcillé, même s'il avait conscience qu'il fallait désormais compter, pendant un temps, sur du travail à longue distance, il devinait également que c'était la dernière chance pour sa protégée de se reconstruire. Mais ça, il se gardait bien de le lui dire, il préférait reprendre cette autorité hiérarchique, pourtant relative, qui la maintenait professionnellement à la réalité, la confrontant dès lors à ses propres choix.

- Oui, je sais Lindsey, je souhaitais juste voir si vous n'aviez pas changé d'avis !

- Vous êtes pertinemment au courant que je suis aussi butée que vous, sinon plus. Mes valises sont bouclées, mon appartement en location pour les six prochains mois, plus d'attaches. Seulement mon appareil photo et moi.

- D'accord, d'accord. Mais je veux du résultat, Lindsey, ce reportage est ambitieux et le contrat que nous venons de signer nécessite toute notre attention.

- Inutile de me le rappeler Trévor, laissez-moi prendre mes marques et je vous envoie mon travail hebdomadairement comme convenu.

- Entendu très chère. Faites bon vol et n'hésitez pas à joindre sur place les contacts que je vous ai recommandés. Ils se feront un plaisir de vous indiquer quelques visites incontournables, ou à vous faire rencontrer quelques personnes influentes.

- Merci Trévor, à bientôt.

Elle raccrocha avec soulagement, s'imaginant son patron, fumant encore un de ces cigares puants, avachi dans son fauteuil en cuir, les pieds sur un coin de son bureau. Elle esquissa un sourire en se présentant devant le Goliath de la sécurité et prit le bac que ce dernier lui tendait, où elle déposa ses clés, son téléphone, sa montre, son ordinateur et son précieux appareil photo. Mais le portique sonna frénétiquement à son passage sous le regard réprobateur du vigile.

- Votre briquet Madame, demanda-t-il sèchement.

- Oups, désolée, répondit-elle gênée avec un petit pincement de lèvres nerveux.

- Vous devez le laisser, c'est un objet interdit à bord.

- Oui je comprends, pas de soucis.

Dernière fouille en bonne et due forme et elle récupéra ses affaires de l'autre côté.

Enfin, l'embarquement se profilait. Elle allait abandonner derrière elle tout un pan de son existence, fait de chagrin et de blessures indélébiles. Diluer cette douleur effroyable qu'était l'absence, en apprenant à la surmonter peu à peu, car la seule arme pour défier la mort, c'était la vie...

Lindsey traversa l'espace duty free, sans même promener son regard sur les rayons de produits luxueux en tout genre. Pas le temps ni l'envie d'ailleurs. Juste partir, un point c'est tout.

- Les passagers du vol SF02576 à destination de San Francisco, embarquement immédiat porte 3. The passengers on flight SF02576 bound for San Francisco, immediate boarding at gate 3.

Dernières formalités de contrôle avec le personnel au sol, et enfin l'accès au tunnel menant jusqu'à l'avion. Le son de la pluie résonnait sourdement, tels les battements d'un cœur in utero. Le steward impeccable accueillait les voyageurs d'un charmant sourire, leur souhaitant la bienvenue et leur indiquant l'emplacement de leur siège. Lindsey trouva le sien, proche du hublot, comme elle l'avait désiré. Elle se hissa sur la pointe des pieds et rangea son bagage dans le compartiment au-dessus de sa tête, ne gardant que son précieux « bullet journal » et son smartphone. Enfin, elle se cala avec soulagement dans son fauteuil, saluant distraitement la vieille dame qui s'assit à ses côtés, une grille de mots croisés à la main.

Dix minutes plus tard, les passagers étant en place, le ballet des hôtesses commença dans les allées. Fermeture des portes, comptage des personnes installées, explications des procédures en cas d'incident et déroulement du vol. L'avion se mit en mouvement, doucement pour s'insérer en bout de piste. Le commandant de bord formula le message de rigueur et l'appareil entama son accélération en s'élevant du sol. Écrasée au fond de son siège, Lindsey jeta un dernier coup d'œil par le hublot, distinguant les éclairages de l'aéroport Charles de Gaulle, puis de la capitale tout entière. L'engin métallique enfin calé dans son couloir aérien prit sa vitesse de croisière. Le signal lumineux obligeant à maintenir sa ceinture bouclée s'éteignit. L'équipage s'attela à la distribution des boissons et Lindsey se surprit à essuyer une larme sur sa joue, ne voyant plus que de lointaines formes rayonnantes.

La page se tournait, le chapitre se terminait aujourd'hui, plus de retour possible, plus de demi-mesure. Tel un oiseau qui s'échappait de sa cage, ivre de liberté retrouvée, avide de sensations oubliées. La jeune femme ferma les yeux et s'enfonça plus profondément dans son fauteuil, prête à savourer l'instant où elle n'était ni ici ni là-bas, ni dans le passé ni dans le futur, juste ancrée dans le moment présent, quelque part au-dessus de l'océan, naviguant dans les abîmes de son esprit tourmenté...

Après une douzaine d'heures de vol, Lindsey posa enfin le pied sur le tarmac du San Francisco International Airport. Si les métropoles ne lui faisaient nullement peur, il n'en restait pas moins que l'ambiance frénétique au sein de cet aéroport américain était sans commune mesure avec celle de la capitale française, ce qui ne manqua pas de lui donner une étrange sensation de vertige.

Il était près de 22 h lorsqu'elle s'approcha des contrôles douaniers. Elle présenta ses papiers d'identité et son visa. Les formalités étant en règle, elle se dirigea vers les tapis de réception des valises, où après de longues minutes d'attente, elle réussit à récupérer les siennes. Elle se mit ensuite à la recherche de la navette AirTrain Blue Line desservant la zone réservée aux loueurs de véhicules. L'aéroport se situant dans la partie sud de l'estuaire, elle avait pu avoir un avant-goût de la magnifique vue qu'offrait la baie malgré l'heure tardive, avec son mythique Golden Gate Bridge.

Elle se laissait porter par l'organisation méticuleuse de Trévor, qui avait réglé dans les moindres détails tous les aspects techniques de son périple, lui donnant ainsi la liberté de ne penser qu'à son travail et à sa reconstruction personnelle, ce qui en soi était une tâche particulièrement ardue. Elle avait déjà fait un grand pas, il fallait maintenant réussir à lâcher prise... Mais chaque chose en son temps. Après une dizaine de minutes de navette, elle rejoignit le comptoir Hertz, lequel proposait un guichet prioritaire aux clients Gold. Bien entendu, elle était attendue par un jeune homme d'une vingtaine d'années tout sourire. Le genre d'accueil réservé aux personnes très importantes, ce qu'elle était loin d'être à son sens, même si elle avait commencé à se faire un nom dans la profession.

S'acquittant des derniers papiers de rigueur, elle prit congé, les clés de sa petite citadine en main. Elle avait refusé catégoriquement de se voir attribuer une voiture de prestige, alors qu'elle souhaitait avant tout un véhicule pratique et solide pour explorer son nouveau terrain de jeu. Elle avait dû batailler sec pour résoudre son interlocuteur à céder à son drôle de caprice. En trouvant son mini 4x4 dans l'une des immenses allées d'automobiles parquées, elle ne put réprimer un léger sourire. Voilà qui était bien mieux que la berline trop tape-à-l'œil que Trévor avait prévu de lui octroyer.

Elle enfourna ses valises dans la malle et s'installa au volant. Le ronronnement du moteur en marche, elle entra dans l'appareil de géolocalisation l'adresse de la location choisie avec soin par son supérieur, ce qui n'allait pas manquer d'être encore démesuré, et quitta le dédale de l'aéroport. Elle prit l'embranchement direction l'Highway 101, surnommée l'Avenue des Géants en hommage aux forêts de séquoias plusieurs fois centenaires qu'elle traversait. Elle veilla à ne pas dépasser les soixante-cinq miles de rigueur sur le réseau autoroutier américain. Son trajet se poursuivit sur la 280 pendant seize kilomètres et les quinze minutes annoncées par l'assistant de navigation se transformèrent en trois quarts d'heure, car le trafic était dense en ce samedi soir, mais cela restait, somme toute, très correct. Elle s'engagea sur Palmetto Avenue, et tout en essayant de mémoriser les emplacements des magasins de première nécessité, elle suivit les indications données par son ordinateur de bord pour enfin accéder à l'impasse Avalon. Au message d'arrivée, elle ralentit son véhicule et admira stupéfaite la petite maison qui s'offrait à sa vue. Tout en lambris bleu ciel, de plain-pied, la charmante habitation était singulière et à mille lieues de ce qu'elle avait craint de la part de Trévor. Agréablement surprise, elle se stationna dans l'allée privative devant une large porte de garage.

Elle descendit et s'enivra du parfum iodé que le vent marin diffusait délicatement. Bien loin de cette sensation étouffante qu'elle avait prise de plein fouet à l'aéroport en débarquant, avec cette foule oppressante et ses brouhahas diffus, elle ressentait à présent un calme enveloppant, bercée par le bruit du ressac des vagues en contrebas, en fond sonore. Le quartier était paisible et typique du bord de mer, avec ses maisons et ses palissades tout en bois. Grâce aux éclairages de la rue, elle parvenait à distinguer une végétation naturelle aux alentours qui conférait au paysage cet aspect sauvage intimement préservé. Elle récupéra ses bagages et s'avança vers la porte d'entrée en chêne massif. Celle-ci était connectée et permettait donc de prendre possession des lieux en toute autonomie, même à une heure tardive. Le code lui ayant été communiqué avant son arrivée, elle pénétra sans difficulté dans son nouveau petit coin de paradis.

Elle se dirigea directement dans la pièce à vivre spacieuse et d'une élégance toute particulière. Les murs bleu ciel, comme la façade extérieure, donnaient une unité très recherchée à l'ensemble. Deux grands canapés crème ornés d'un assortiment de coussins se dressaient à sa droite formant un angle devant une large fenêtre. À gauche, un immense écran de télévision murale surplombant une cheminée à gaz. Le plafond d'un blanc immaculé était paré d'une multitude d'halogènes dont la lumière se diffusait avec harmonie dans toute la pièce. Elle referma la porte derrière elle et se laissa aller à un profond soupir de soulagement. Enfin arrivée, se dit-elle. Elle abandonna ses valises contre le canapé et visita plus amplement l'intérieur de la location. Une large cuisine attenante au salon, était aménagée avec beaucoup de modernisme. Une table en bois et ses six chaises y trônaient fièrement devant une grande baie vitrée donnant accès à une superbe terrasse. Son hôte avait eu la délicatesse de lui préparer un panier de provisions, lui épargnant ainsi l'angoisse de courir faire les courses. Elle en retira une bouteille de vin et après avoir farfouillé dans les tiroirs à la recherche du tire-bouchon, elle l'ouvrit et se servit un verre. La vue de la terrasse éclairée offrait un panoramique très large sur la baie. Les cheveux au vent, elle prit place sur l'un des transats et chercha par habitude son paquet de cigarettes. Se rappelant sa récente résolution, elle but une longue gorgée et laissa l'alcool embrumer peu à peu son esprit fatigué. Les neuf heures de décalage horaire étaient difficiles à encaisser, mais une bonne nuit de sommeil ou deux les dissiperaient facilement. Le regard perdu, elle fut troublée par le réconfort que lui apportait ce sentiment d'inconnu. Ce nouveau départ était l'ultime solution qu'elle avait trouvée pour reprendre pied et en cet instant, elle comprit qu'elle n'avait pas eu tort, loin de là. À Paris, elle était prisonnière de ses souvenirs et de ses regrets. Ici, elle était vierge de tout passé et s'emploierait à écrire un futur prometteur. Ses blessures, elle les avait enterrées au plus profond d'elle, malgré les stigmates de son chagrin encore visibles sur ses poignets. Plus de jugement en ce lieu, elle était une simple photographe en quête de clichés exceptionnels pour une nouvelle revue de tourisme international. Elle n'avait pas à en dévoiler plus, et c'était rassurant.

Un frisson la parcourut, la lassitude la gagnait à nouveau et son estomac se rappela bruyamment à elle. Elle rentra, avec son verre de vin presque vide et referma les portes vitrées. Elle se mit à ranger méthodiquement le contenu du panier de provisions et se prépara à la hâte un sandwich qu'elle avala sur le pouce en déballant ses affaires dans la plus grande chambre attenante au salon. Un lit blanc, aux mesures hors normes, élégamment recouvert d'une parure en lin de couleur liège avec un banc en bout de pied, des chevets et un dressing, quelques cadres de paysage en guise de décoration. La simplicité d'un confort qu'elle aimait. Le téléphone la fit sursauter, et tandis qu'elle pestait en se promettant de changer cette maudite sonnerie, elle décrocha :

- Allô ?

- Lindsey ! Alors êtes-vous bien installée ? Le vol s'est-il bien passé ? la questionna directement son rédacteur en chef.

- Oui, Trévor ne vous inquiétez pas, je suis arrivée à bon port et je tenais à vous remercier car la maison est splendide, un vrai petit bijou.

- Ah, vous m'en voyez ravi, je savais que cette pépite n'attendait que vous, même si ce n'est pas le choix que j'aurais retenu pour moi...

- Je me doute, du coup, j'avoue que j'avais très peur de me retrouver dans une forteresse avec des vigiles et des domestiques !

Il se mit à rire, ne cachant pas qu'elle avait visé juste.

- Oh Lindsey, je suis au courant que vous avez des goûts simples, vous me l'avez assez rabâché durant ces dernières années, mais vous ne cesserez jamais de me surprendre. Vos collègues sont tellement capricieux lors de leurs déplacements...

- Oui, je sais, mais je travaille mieux dans un environnement qui correspond à ma personnalité et puis là, c'est pour un petit moment, donc je suis encore plus sensible à l'attention que vous avez portée à ce détail.

- Avec plaisir Lindsey, mais à ce que je vois, j'ai eu tout faux pour la voiture !

- Ah, vous êtes déjà au courant...

- Figurez-vous que j'ai reçu un mail de la compagnie de location qui s'est confondue en excuses pour ne pas avoir réussi à vous dissuader d'un choix plus ordinaire.

- Désolée Trévor, mais regardez le bon côté des choses, je vous fais réaliser des économies non négligeables !

- C'est vrai, c'est vrai, répondit-il en ricanant encore. Allez, je vous laisse vous installer et vous reposer, vous devez en avoir besoin.

- On ne peut rien vous cacher !

- À bientôt Lindsey, abrégea l'homme en raccrochant le combiné.

Elle mit son smartphone en sourdine et après avoir méticuleusement fermé toutes les issues avec le système de sécurité en place, elle décida qu'un brin de toilette ne serait pas du luxe après un périple aussi long. La salle de bain à côté de sa chambre était aménagée avec goût. Un meuble surmonté d'une double vasque et d'un miroir géant se tenait face à la porte. Sur la droite, une baignoire et sur la gauche, une douche à l'italienne dressée derrière une vitre, le tout dans des tons, toujours très sobres de beige et de bleu, détail poussé jusqu'aux serviettes de bain. Après s'être déshabillée, elle fit couler quelques instants l'eau chaude et se glissa sous le jet salvateur avec plaisir. Elle resta de longues minutes ainsi, l'eau ruisselant sur sa tête, comme pour se laver de ses derniers soucis et diluer son chagrin, mais prostrée, elle laissa libre cours à ses sentiments et se mit à pleurer en silence. La solitude résonnait, elle se sentait atrocement vide. Tel un trou béant où seuls les battements de son cœur et les pulsations d'un mal de crâne débutant retentissaient. À quoi bon faire semblant ? Elle n'était plus femme, elle n'était plus mère, elle n'était qu'une âme en peine qui errait, cherchant son chemin dans l'obscurité. Et ce soir-là, alors qu'elle venait de partir sans se retourner, elle caressa tendrement le collier autour de son cou et fit tourner machinalement le médaillon en or rose, unique fragment de souvenirs qu'elle s'était autorisée à prendre avec elle.

Elle sortit de sa torpeur et ferma le robinet. Appuyée contre le mur, elle dut lutter pour refaire surface. Elle attrapa une serviette qu'elle enroula autour de ses cheveux et s'emmitoufla dans un peignoir moelleux. Son reflet dans le miroir témoignait d'une grande fatigue, le teint blafard et les yeux rougis par les larmes n'auraient dupé personne. Elle se brossa rapidement les dents et alla à la cuisine se servir un verre d'eau. Elle fit glisser ses doigts sur le marbre froid du plan de travail, attardant son regard sur la pièce et son électroménager flambant neuf en inox, son frigidaire démesuré typiquement américain et sa petite cave à vin. La maison était chaleureuse et confortable, les espaces harmonieux et décorés avec simplicité et goût. Ainsi, malgré la tristesse qui l'avait envahie ce soir, elle savait qu'elle serait bien ici, en sécurité, comme dans un refuge.

Elle éteignit les lumières, enfila un grand tee-shirt et laissa ses cheveux finir de sécher à l'air libre. Elle se coucha avec délice sous la couette moelleuse et glissa sans mal dans les limbes du sommeil. Demain serait un jour nouveau, c'était sûr, il le fallait...